"Maintenant ils veulent juste faire du fric"
Je suis toujours étonné de voir avec quelle facilité nous avons un avis sur tout.
L'automne est revenu et avec lui son lot de feuilles mortes qu'on "pourrait quand même ramasser, c'est glissant", son ciel gris "nan mais vous avez vu ça? ah je vous jure on n'est pas gâté", et puis l'indispensable "oh bah moi, j'ai remis le chauffage, hein".
Mais d'une manière générale tout du monde qui nous entoure est sujet à notre interprétation et notre avis, qu'il soit réfléchit ou formulé hâtivement. Tout ou presque. Est-ce que vous aurez aussi facilement un avis sur les innondations au Sri-Lanka ou la dette des pays en voie de développement ?
"Avant sur scène, ils avaient un vrai contact avec le public, maintenant ils font leur truc, ils prennent le cash et ils se barrent."
L'exemple des groupes de musique est frappant. Avec un cachet moyen avoisinant le million d'euros et des concerts joués dans des stades toujours plus grands, Muse était hier soir l'objet d'une vive critique de la part d'un camarade d'apéro au quartier latin. "Je suis allé les voir trois fois et j'ai carrément vu la différence. Avant ils étaient à fond, il y avait de la spontanéité, de l'impro,... Là ils font la même chose partout, y'a plus de surprise."
Mais à aucun moment ce susdit camarade ne s'interrogeait sur l'évolution intrinsèque d'un groupe de musique, que ce soit au niveau musical ou économique. Je ne cherche pas à défendre Muse, je souhaite seulement pointer du doigt la vitesse avec laquelle nous jugeons ce que nous ne maîtrisons pas toujours.
Le bon vieux temps
Tout était toujours mieux avant. Vous savez cette époque où on mourrait de l'appendicite et où on essayait d'éteindre une maison en feu à coup de seaux d'eau. Ou alors celle où on faisait Paris-Marseille en une semaine, et encore si le cheval était en forme. Et puis celle où la voiture que nous avions commandée il y a six mois vient d'arriver. Les exemples ne manquent pas.
Alors je m'interroge réellement sur cette propension immortelle à toujours regarder derrière soi. Pourquoi cet "avant" était-il mieux? Parce qu'on ne connaît pas "l'après"? Donc la comparaison ne se fait invétiblement qu'entre le "maintenant" et "l'avant". Si aujourd'hui ne nous satisfait pas, hier était meilleur. Nous sommes binaires. Nous avons beau être dotés d'un cerveau capable de produire une réflexion complexe, dès qu'il s'agit de concepts immatériels (le temps, le goût, les sentiments,...), le cerveau patauge et compare au plus vite deux éléments distincts. Cette comparaison nous rassure. Elle nous donne l'illusion de réfléchir et d'avoir un avis mais en réalité, toujours penser qu'hier était mieux qu'aujourd'hui n'est que le refus d'avancer. Se raccrocher au passé c'est se rassurer. Mais être ouvert à l'avenir c'est évoluer.
Et alors?
Muse touche 1 million d'euros pour gratter une guitare et taper sur une batterie et ils ne parlent pas à leur public. Est-ce la première fois qu'on voit ça?
La neige va peut-être bloquer les autoroutes cet hiver. N'a-t-elle jamais rien pertubé?
Certains hommes politiquent mentent et se servent dans la caisse. Est-ce la première fois?
La retraite à taux plein à 67 ans. N'a-t-on jamais connu pire?
Souriez, vous êtes filmés
Nous aimons nous plaindre parce que nous pensons exercer par là notre souverraineté, celle assurée par la démocratie dans laquelle nous vivons. Mais c'est un faux mécontentement. C'est une mode. Une attitude à avoir si nous ne voulons pas être suspect parmis les plaigneurs professionnels.
"Aujourd'hui être heureux c'est faire de la résistance", me disait la dame qui a eu la bonne idée de me mettre au monde. Et c'est vrai que sourire à son voisin dans le train et lui dire bonjour, ce n'est pas ce qui vient spontanément à tout le monde. Pourtant dans une société ou le masque triste est de rigueur, une simple attention est une arme redoutable. Il faut remettre en perspective ce qui, de prime abord, nous déplaît. N'y a-t-il pas d'autres combats à mener? Se plaindre éternellement c'est s'endormir devant la télé. On se réveille au générique de fin : "J'ai tout raté".
Alors, en plus de garder les yeux ouverts : rangeons le masque.